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Les Vacances

  Les vacances s’ouvraient devant le prince Mero tel un océan aux horizons infinis, leurs flots paisibles dissimulant une promesse d’évasion que seuls les c?urs audacieux pouvaient saisir. à quatorze ans, héritier du tr?ne de Sel, un archipel où les vagues de l’Océan Vert dansaient sous un ciel d’azur, il se tenait loin des rivages qui avaient bercé son enfance. L’école Impériale de Mor, nichée entre les cimes altières de la cordillère de Tempelune et les plaines verdoyantes qui s’étendaient comme un tapis d’émeraude jusqu’aux confins de l’horizon, l’accueillait désormais. Les cours s’étaient éteints, les traités d’alliances et les cartes des routes commerciales soigneusement remisés dans les archives, laissant derrière eux un silence que seul le murmure du vent dans les pins venait troubler. Ce calme, loin d’oppresser l’esprit, semblait inviter à une contemplation princière, et pourtant, pour Mero, il résonnait comme un défi à la hauteur de son sang royal.

  Debout dans le grand hall, vêtu d’une veste de lin finement brodée de motifs marins et d’un pantalon orné d’un galon d’argent discret, il laissait son regard errer sur les tapisseries ornant les murs de pierre polie. Ces étoffes, usées par les siècles mais encore riches de leurs fils d’or et d’écarlate, dépeignaient des vaisseaux de Sel fendant des mers tumultueuses, leurs voiles gonflées par des vents impétueux, et des couronnements où les souverains ployaient sous des couronnes serties de perles marines, éclats de l’Océan Vert capturés dans la pierre. à travers les hautes fenêtres ogivales, un vent joueur ployait les branches des pins, leurs aiguilles sifflant une mélodie qui évoquait à Mero les vagues caressant les rivages de son archipel natal. Rester clo?tré dans ces murs majestueux, cernés par les crêtes enneigées de Tempelune et les champs ondulants comme une mer d’herbes sous le soleil, lui semblait indigne d’un prince de Sel. Son c?ur, forgé par les embruns, réclamait l’appel de l’aventure, même si elle devait se limiter aux contrées accessibles de l’Empire de Mor.

  Ses pas, mesurés mais empreints d’une impatience contenue, résonnèrent sur le marbre lisse alors qu’il arpentait les couloirs, l’esprit bouillonnant de projets. La mer lui manquait cruellement, cette étendue infinie dont les flots semblaient battre au rythme de son sang princier. Il avait un temps songé à Moanb, un port grouillant d’activité où les effluves de poisson séché et de sel se mêlaient dans une cacophonie peu digne de son rang. Mais à y repenser, Moanb lui apparaissait comme une déception – ses quais boueux, ses ruelles encombrées de marchands criards et ses eaux ternes n’avaient rien de la splendeur qu’il recherchait. Non, il voulait un lieu où l’Océan Vert déploierait sa majesté sous un ciel éclatant, un endroit accessible par le réseau ferré impérial, car Leila, sa fidèle ma?tresse d’h?tel, était alitée, affaiblie par une grossesse exigeante. Laisser cette femme loyale, qui l’avait suivi depuis Sel avec une dévotion presque maternelle, entreprendre un tel périple était hors de question.

  Résolu à ne point laisser l’inaction ternir ces jours de répit, il se dirigea vers le bureau de la secrétaire, une femme au port sévère, dont le chignon impeccable et les lunettes perchées sur un nez aquilin trahissaient une rigueur impériale. Le soleil matinal, filtrant à travers les vitraux, jetait des éclats de lumière dorée sur les boiseries sombres, et l’air portait une odeur légère de cire et de parchemin ancien. ? Madame, ? commen?a Mero avec une courtoisie polie, fruit d’une éducation rigoureuse, ? je souhaite contempler la mer. Moanb m’a paru fort peu convenable lors de mon dernier passage – une ville indigne des aspirations d’un prince de Sel. Connaissez-vous une destination plus proche, accessible par voie ferrée, où la grandeur de l’Océan Vert pourrait honorer ma quête d’évasion ? ?

  La secrétaire déplia une carte de l’Empire, ses bords jaunis par le temps frémissant sous ses doigts délicats alors qu’elle tra?ait des lignes invisibles sur le papier. ? Moanb, à cinq jours de train, est en effet un lieu bruyant et peu raffiné, Votre Altesse, ? répondit-elle d’un ton mesuré, ses yeux scrutant Mero par-dessus ses lunettes. ? Je vous le déconseille. Cependant, à l’est de Mor, dans le pays de Pons, sur la c?te de Pons, se trouve une station balnéaire des plus charmantes. Un train direct vous y mènera en une journée. Là, l’Océan Vert se pare d’une clarté cristalline, ses eaux d’un bleu profond scintillant sous le soleil, bordées de plages de sable fin où les vagues dansent avec une grace souveraine. Ce serait un havre digne de votre rang avant la reprise de vos études. ? Elle marqua une pause, un sourire discret adoucissant ses traits sévères. ? Il vous faudra toutefois un visa. Communiquez-moi vos noms, et je m’occuperai des formalités nécessaires. ?

  Mero inclina la tête en signe d’approbation, un sourire courtois illuminant son jeune visage marqué par une maturité naissante. Cette escapade ne se ferait point en solitaire, et une étincelle d’enthousiasme s’alluma en lui à cette pensée. Le prince Sven, agé de seize ans, héritier du royaume de Fer – une ?le tropicale nichée au c?ur de l’Océan Théthien, où les jungles luxuriantes s’épanouissaient sous un ciel d’azur et où les fruits sucrés ployaient les branches – demeurait également à l’école, prisonnier des mêmes distances infranchissables. Dorian, leur compagnon habituel, avait regagné ses terres pour go?ter aux douceurs de son royaume, mais Sven, avec son esprit vif et son go?t pour les découvertes audacieuses, serait un allié idéal pour cette entreprise. Sans perdre un instant, Mero partit à sa recherche, traversant les couloirs avec détermination.

  Mero entra dans la salle commune avec une démarche empreinte de dignité, bien que ses yeux trahissaient une impatience juvénile. Sven se tenait là, assis dans un fauteuil de velours pourpre dont le dossier portait des armoiries impériales usées par le temps. Une pomme rouge tournoyait entre ses doigts, et sa peau couleur de bois tropical, lisse et brune, semblait capturer la lumière tamisée des chandelles suspendues au plafond. Ses yeux marron foncé, profonds comme les ombres d’une forêt luxuriante de Fer, suivirent la trajectoire du fruit avec une nonchalance étudiée. ? Prince Sven, ? commen?a Mero, sa voix mêlant autorité et une familiarité née de leur amitié, ? envisages-tu réellement de passer ce mois de répit entre ces murs, ou serais-tu tenté par une entreprise plus digne de notre condition ? ?

  Sven saisit la pomme au vol et haussa les épaules avec une élégance princière, ses cheveux noirs légèrement bouclés tombant sur son front. ? Rentrer à Fer est une chimère, Mero. L’Océan Théthien est vaste, et ses vagues tropicales sont à des semaines de voyage. Et toi, prince de Sel, tes rivages te manquent-ils ? ? Sa voix portait une note chaude, presque musicale, héritée des chants de son ?le natale.

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  ? Ils me manquent cruellement, ? répondit Mero en prenant place dans un fauteuil voisin, le tissu craquant sous son poids. ? Ces murailles, si imposantes soient-elles, lassent mon esprit. La mer m’appelle, Sven, et Moanb, avec ses relents vulgaires, ne saurait satisfaire une ame royale. Mais la secrétaire m’a parlé d’une station balnéaire sur la c?te de Pons, à l’est de Mor. Une journée de train nous y mènerait. Cela te sied-il ? ?

  Les yeux de Sven s’illuminèrent d’une lueur d’enthousiasme, ses prunelles sombres scintillant comme deux gemmes sous le soleil ardent de Fer. ? Une journée ? Voilà une proposition fort séduisante, digne de notre rang ! Nous pourrions go?ter aux délices de l’Océan Vert pendant que d’autres se languissent dans leurs palais froids. ? Il croqua dans sa pomme, le son résonnant comme un défi joyeux, et ajouta avec une pointe d’ironie courtoise : ? Prépare-toi toutefois à me voir resplendir sous le soleil, tel un seigneur des mers tropicales. ?

  Mero laissa échapper un rire discret, posant une main amicale sur l’épaule de son compagnon. ? Resplendir ? Tu risques plut?t de rougir comme un fruit trop m?r sous la chaleur ! Allons, hatons-nous vers le bureau de la secrétaire pour parachever nos plans. ? Ils se levèrent d’un même élan, leurs mouvements synchronisés par une complicité juvénile, et se dirigèrent vers leur destination avec une détermination élégante. La secrétaire, fidèle à sa rigueur, leur remit deux visas ornés du sceau impérial et des billets pour le lendemain, non sans un avertissement voilé : ? Soyez à l’aube, Princes, et comportez-vous avec la dignité qui sied à vos lignées. ?

  Le lendemain, leurs sacs légers – une tunique de rechange soigneusement pliée, un pantalon de lin et un carnet relié de cuir où consigner leurs pensées – jetés sur l’épaule, Mero et Sven montèrent à bord du train avec une dignité qui seyait à leur rang, bien que leurs regards trahissaient une excitation contenue. Les plaines dorées de l’Empire s’étendaient sous leurs yeux, un tapis d’herbes hautes ondulant sous une brise tiède qui s’infiltrait par les fenêtres ouvertes, portant avec elle des senteurs de foin m?r et de fleurs sauvages aux pétales délicats comme des éclats de soleil. à l’horizon, les collines de Pons se dressaient, leurs pentes douces couvertes de vignobles soigneusement alignés, leurs feuilles vert tendre frémissant sous la lumière matinale. Plus loin encore, au-delà des champs, les premières lueurs marines scintillaient, promettant une c?te où la mer et la terre semblaient s’unir dans une étreinte sans fin.

  Sven sortit un jeu de cartes orné de motifs héraldiques, les armoiries de Fer – un palmier couronné d’étoiles – gravées dans l’or des bordures. ? Que dirais-tu d’une partie de Renard des Mers, Mero ? Un divertissement stratégique pour deux princes en quête d’évasion, ? proposa-t-il, sa voix chaude résonnant dans le compartiment. Mero arqua un sourcil, un sourire courtois aux lèvres. ? Prépare-toi à une défaite honorable, Sven. ? Le trajet s’écoula dans une succession de parties disputées avec un sérieux princier, ponctuées de rires étouffés et de défis courtois qui trahissaient leur jeunesse sous leurs manières raffinées.

  Lorsqu’ils atteignirent leur destination sur la c?te de Pons, l’Océan Vert se dévoila dans toute sa majesté, ses eaux d’un bleu profond scintillant sous un ciel d’azur où planaient des mouettes aux cris mélodieux. Les vagues, ourlées d’écume blanche, caressaient une plage de sable fin qui s’étendait comme un ruban d’or pale entre la mer et une rangée de collines basses, parsemées de pins maritimes dont les troncs noueux s’élevaient vers le ciel. à l’est, les falaises de Pons se dressaient, leurs parois ocre striées par le sel et le vent, plongeant dans l’océan avec une grace austère. Mero inspira profondément l’air iodé, ses sens s’éveillant au souvenir des rivages de Sel. ? Voilà une vision digne d’un prince de Sel, ? murmura-t-il, presque pour lui-même. Sven désigna la plage d’un geste large, ses yeux sombres pétillant d’enthousiasme. ? Allons, Mero, honorons ce rivage de notre présence souveraine. ?

  La petite ville c?tière vibrait d’une énergie élégante, ses ruelles pavées bordées de terrasses ombragées où des auvents de toile blanche claquaient doucement dans la brise. Les boutiques alignaient des coquillages sculptés avec art, leurs nacres capturant les reflets du soleil, tandis que des pêcheurs, leurs visages burinés par les années passées sous le ciel marin, vantaient leurs prises dans une langue chantante propre à Pons. Délaissant leurs bottes sur le sable tiède, ils avancèrent dans les vaguelettes, Sven tentant un ricochet qui s’acheva dans un éclaboussement maladroit, l’eau jaillissant autour de lui comme une fontaine indisciplinée. Mero, avec une aisance héritée de ses ancêtres marins, fit danser un galet sur la surface miroitante, ses cinq bonds dessinant des cercles parfaits sur l’onde. ? Une prouesse digne d’un prince des flots, ? railla Sven avec une inclination moqueuse, son sourire révélant une dentition éclatante contre sa peau brune.

  Assis sur le sable encore chaud, les pieds caressés par les flots qui murmuraient un doux refrain, Mero se tourna vers son ami. ? Cette échappée fut essentielle, Sven. Mais où souhaites-tu porter nos pas ensuite ? ? Sven fixa l’horizon, où le soleil déclinant peignait des tra?nées d’or et de pourpre sur les vagues. ? L’archipel de Sable-Gris, peut-être. On dit ses plages et ses montagnes saisissantes, et ses routes commerciales florissantes pourraient intéresser tes ambitions pour les épices de Sel. ?

  Mero sourit, indulgent. ? Sable-Gris est à dix-huit mois de voyage, Sven, au nord des Montagnes Sanglantes, bien au-delà des limites de ce mois de répit. ? Sven rougit légèrement, passant une main dans ses boucles noires. ? En effet, j’ai manqué de mesure dans mon élan. Propose donc une destination plus proche. ? Mero hocha la tête, son regard pétillant. ? Nous dénicherons un lieu digne de notre quête. ?

  De retour à l’école pour une nuit, encore imprégnés de l’odeur saline de la c?te de Pons, ils sollicitèrent la secrétaire dès les premières lueurs de l’aube suivante, leurs vêtements portant encore les traces de sable et de sel. Elle déplia sa carte avec un soupir teinté d’amusement, ses doigts effleurant les lignes tracées à l’encre noire. ? Un lieu exotique, accessible en peu de temps ? ? Mero frappa la table d’un geste impatient mais empreint de dignité. ? Un endroit doté d’ame et de grandeur, Madame ! ? Sven approuva d’un signe de tête, son sourire révélant une curiosité contenue.

  Elle pointa une ville sur la carte, son doigt s’arrêtant sur une ?le au c?ur de l’Océan Vert. ? Trois jours de train, suivis d’un jour en bateau, vous mèneront à une ?le semi-tropicale, couronnée d’un volcan actif dont les flancs s’élèvent au-dessus d’une jungle luxuriante et de plages dignes de princes audacieux. ? Ses yeux pétillèrent derrière ses lunettes, comme si elle les mettait au défi de refuser cette noble entreprise. Les regards de Mero et Sven s’illuminèrent d’une lueur partagée. ? Cela est parfait, ? déclara Mero, sa voix résonnant d’un enthousiasme princier. ? Nous partirons demain, accompagnés de deux gardes – la prudence sied à notre rang. ? Sven esquissa un sourire, son teint sombre captant la lumière matinale. ? Pour éviter que quelque reptile des tropiques ne nous prenne pour un mets de choix ! ?

  Le lendemain, leurs sacs soigneusement préparés – contenant des tuniques de lin brodées des armoiries de Sel et de Fer, des pantalons ajustés et quelques parchemins pour consigner leurs observations – et leurs gardes en escorte, ils s’embarquèrent dans un nouveau train. Les plaines de l’Empire s’étendaient sous leurs yeux, leurs vagues d’herbes dorées ondulant jusqu’aux collines de Pons, où les vignobles grimpaient en rangs ordonnés vers des crêtes baignées de soleil. à l’est, les falaises ocre plongeaient dans l’Océan Vert, leurs flancs striés de sel scintillant comme des joyaux bruts sous la lumière déclinante. L’excitation pulsait dans leurs veines, une promesse d’émerveillement grondant comme un volcan prêt à s’éveiller. Mero, le regard perdu par la fenêtre, sentit l’appel sauvage de cette ?le semi-tropicale, un écho de l’Océan Vert qui vibrait dans son ame . Ces vacances, désormais marquées par l’imprévu, s’élevaient à la hauteur de deux jeunes héritiers en quête de nobles exploits.

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